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Dom Paul Delatte - Chap XXII Comment les moines doivent prendre leur sommeil
Écrit par Administrator   
07-03-2010
 

Ecrit par Dom Paul Delatte (1848, 1937), troisième abbé de Solesmes: Commentaire de la Règle de saint Benoît - Chap XXII Comment les moines doivent prendre leur sommeil

 

Singuli per singulos lectos dormiant. Leetisternia pro modo conversationis, secundum dispensationem abbatis sui, singuli accipiant

 

Qu’ils dorment chacun dans un lit Ils recevront la literie donnée par l’abbé en conformité avec leur genre. de vie.

 

 

 
Saint Benoît n’a pas jeté pêle-mêle et absolument sans ordre les dispositions de sa Règle ; mais on ne voit pas bien, de prime abord, comment ce chapitre se relie à ceux qui l’entourent. Il est probable que N. B. Père a voulu rattacher au chapitre des doyens les chapitres qui traitent et des circonstances où ils ont surtout à exercer leur vigilance, et des procédés qui leur sont remis afin de se faire obéir. De plus, cette question du sommeil des moines, apparentée à celle de l’office de nuit, n’est point inattendue dans le voisinage de la législation liturgique, et les Règles antérieures à. saint Benoît faisaient volontiers le même rapprochement.
La prescription sur laquelle s’ouvre le chapitre nous paraît aujourd’hui bien superflue : chacun des frères aura son lit à part. Ce n’est que de la bienséance élémentaire et un confort indispensable. Pourtant, les anciennes Règles monastiques [1] ont cru devoir prendre la même précaution et des conciles ont légiféré à ce sujet [2], sans doute parce que l’usage contraire existait en quelques maisons : les mœurs étaient simples, le régime volontairement semblable à celui des pauvres et des paysans ; et puis les moines ne couchaient-ils pas tout vêtus sur des nattes, des paillasses ou des planches ?

 

Chaque frère recevra donc un lit et sa garniture (lectisternia), le tout conforme à la pauvreté, à l’austérité de son genre de vie, - c’est la meilleure explication du pro modo conversationis - et selon que le déterminera l’Abbé. N. B. Père se réserve de donner au chapitre LV l’inventaire de la literie monastique : Stramenta autem lectorum sufficiant : matta, sagum, lena et capitale. Les moines sont avertis de ne pas s’étonner si leur couchette est un peu dure : c’est un simple lit de camp où l’on s’étend quelques heures ; car ils sont des soldats, et, comme le dira bientôt saint Benoît, ils doivent être prêts à se lever au premier signal. Néanmoins, l’Abbé pourra donner un lit plus confortable à ceux qui seraient malades ou âgés, et proportionner le nombre et la qualité des couvertures au climat ou à la saison.

 

Si potest fieri, omnes in uno loco dormiant ; si auteur multitudo non sinit, deni aut viceni cura senioribus suis, qui super eos solliciti sint pausent. Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane   Si possible, que tous dorment dans un même local ; mais si le grand nombre ne le permet pas, qu’ils reposent par dix ou par vingt, avec des anciens pour veiller sur eux. Une chandelle brûlera continuellement dans le dortoir jusqu’au matin.
 

 

Un lit pour chacun, mais, autant que cela se peut faire, un même dortoir pour tous : pour tous les profès, s’entend, car, d’après le chapitre LVIII, les novices ont un logis à part : Cella novitiorum, ubi meditetur, et manducet, et dormiat. Saint Benoît veut le cénobitisme parfait ses fils prient, travaillent, prennent leurs repas ensemble, et ils ont un dortoir commun [3]. Ce n’est pas d’ailleurs une innovation ; on trouvera dans le commentaire de D. Martène divers témoignages anciens en ,faveur du dortoir, en particulier l’attestation de saint Césaire [4] ; on y lira aussi l’histoire des transformations qui se sont opérées sur ce point dans les coutumes.,. Pendant de longs siècles, les moines bénédictins couchèrent en dortoir, dans des lits sans rideaux, ordinairement avec l’Abbé au milieu d’eux. Moyennant certaines précautions d’hygiène et de décence, on n’y voyait nul inconvénient [5]. Au quinzième siècle les Pères de Cluny et de Bursfeld proscrivent encore les cellules séparées ; mais le dortoir est divisé en alcôves qui forment réellement autant de petites chambres, où chacun peut lire et prier en paix. A l’époque où la vie des moines s’écoulait presque tout entière à l’office divin et au travail manuel, on ne montait au dortoir que pour se coucher ou pour lire auprès de son lit. La lectio divina se faisait d’ailleurs, ordinairement, sous le cloître ou au chapitre ; les copistes et les enlumineurs travaillaient dans une salle commune dite scriptorium. Mais les conditions de la vie monastique se firent un peu différentes avec la prédominance des travaux intellectuels, avec l’institution des frères convers, avec des habitudes de piété nouvelles, avec l’intrusion des séculiers dans les cloîtres et le régime des bénéficiés ayant chacun leurs appartements. Il fut facile dé justifier l’usage des cellules par des exemples empruntés à l’histoire des moines d’Orient, à celle des moines de saint Martin, des moines de Lérins, etc., aux coutumes des Chartreux et des Camaldules. Pour ne paf rompre tout à fait avec l’antiquité monastique, on ferma les cellules avec un simple rideau, ou bien on perça la porte d’un petit foramen avec obturateur mobile ; on conserva le nom de dormitorium au couloir sur lequel s’ouvrent les cellules ; enfin, on entretint fidèlement toute la nuit, dans ce même couloir, la lumière qui doit briller, selon saint Benoît, jusqu’au matin.

 

La Règle n’envisage point d’autre procédé que celui du dortoir ; pourtant elle laisse à l’Abbé le soin d’apprécier s’il est possible de réunir tous les frères en un même lieu, ou s’il ne vaut pas mieux, à raison de leur grand nombre, les répartir dans différentes salles, décanie par décanie, ou plusieurs décanies ensemble. Dans ce dernier cas, et en l’absence de l’Abbé et du Prieur, les moines sont placés sous la responsabilité et la surveillance plus immédiate de leurs doyens respectifs (car tel est ici le sens des mots senioribus suis). C’est, en partie, afin que les doyens fussent capables d’exercer leur vigilance, que les anciens coutumiers règlent si minutieusement tout ce qui concerne l’éclairage du dortoir ; il se faisait, dit D. Calmet, par “ la cire, le suif, l’huile, le bois, le jonc. ou le roseau, principalement par les flambeaux de pin ou de sapin”. Selon certains commentateurs, les doyens n’auraient pas eu le droit de fermer l’œil de toute la nuit ; mais saint Benoît ne leur demande rien de pareil ils pouvaient à moins de frais s’assurer que tout allait bien, et faire de temps en temps des rondes, comme le prévoient les coutumiers.

 

Vestiti dormiant et cincti cingulis aut funibus, et eultellos ad latus non habeant dura dolmiunt, ne forte per somnium vulnerentur dormientes et ut parati sint monachi semper et facto signo absque mora surgentes festinent invicem se praevenire ad opus Dei, cum tamen omni gravitate et modestia Ils dormiront vêtus et ceints d’une courroie ou d’une corde, sans garder leur couteau au côté pour ne pas se ; blesser durant le sommeil. Ainsi les ; et moines seront toujours prêts et, aussitôt le signal donné, ils se lèveront sans retard et s’empresseront de se devancer les uns les autres à l’office. divin, avec le plus grand sérieux cependant et avec modestie.

 

 

 

Les moines dormiront vêtus, et non pas, sous prétexte de simplicité, à la manière de beaucoup d’anciens ou des paysans de la Campanie. Leur vêtement de nuit sera, sinon le même que celui de jour, du moins composé des mêmes éléments : la tunique, qui se portait sur la peau. comme une chemise, et dont les plis étaient retenus par une ceinture ; probablement aussi les bas ou chaussures légères (pedules), dont il sera parlé au chapitre LV ; enfin la coule, car N. B. Père écrira dans le même chapitre : Sufficit monacho dual tunicas et duas cucullas habere, propter noctes, et propter lavare ipsas res. Les fémoraux n’étaient donnés qu’aux voyageurs. Le scapulaire, vêtement de travail, propter opera, était inutile pour le sommeil. Il semble bien que la ceinture de nuit ait différé de celle de jour ; pendant le jour c’est le bracile, large ceinture servant de poche ; la nuit, c’est une ceinture quelconque, de cuir ou de corde, cincti cingulis aut funibus, et cultellos ad latus non habeant [6]. N. B. Père recommande de n’attacher point à la ceinture, comme pendant le jour, le fort couteau qui servait aux usages les plus divers : il eût été facile, alors même que le couteau était renfermé dans une gaine, de se blesser pendant les mouvements inconscients du sommeil ou de frapper les voisins au cours d’un cauchemar.

 

Si N. B. Père et les autres législateurs prescrivent aux moines de garder pendant leur sommeil l’habit de la religion, ou du moins quelque chose de cet habit, c’est donc d’abord pour un motif de décence et de pauvreté : on n’avait que celui-là. C’est aussi par dévotion pour le vêtement symbolique de la profession, et parce qu’il est une sauvegarde contre les incursions du diable. Saint Benoît ajoute : Vestiti dormiant, et cincti..., et ut parati sint monachi semper : il faut qu’au premier signal le moine, soldat du Christ, soit toujours prêt à courir à L’ŒUVRE de Dieu. Peut-être avons-nous dans ce passage une allusion à la parole de l’Évangile : Sint lumbi vestri praecincti, et lucernae ardentes in manibus vestris. Et vos similes hominibus exspectantibus dominum suum (Luc., Xll, 35-36). Dès qu’a retenti le signal convenu (chap. XLVll), tous se lèvent, sans discuter avec leur couchette ; et, remettant probablement aux heures de jour les soins d’une toilette sommaire et d’un changement d’habit, ils descendent immédiatement à l’oratoire [7]. S’il y a quelque chose à regretter de la disposition ancienne du dortoir monastique, c’est la difficulté qu’elle créait aux paresseux de donner carrière à leur lâcheté. On avait beau fermer ses yeux appesantis et se dissimuler le mieux possible sous la couverture [8] : on- n’en avait pas moins conscience de faire tache au milieu de l’empressement général. Car les frères devaient s’empresser et rivaliser entre eux à qui arriverait le premier à L’ŒUVRE de Dieu : en toute gravité pourtant et modestie, ajoute prudemment N. B. Père. C’est moins que jamais l’heure de se permettre de petites facéties ou de franchir, en une course folle, escaliers et couloirs ; saint Benoît répétera au chapitre XLlll sa double recommandation.

 

Nous nous souviendrons pratiquement du passage : Et facto signo absque mora surgentes... Il ne faut pas se lever par pièces et par morceaux, mais tout de suite et comme mécaniquement : c’est plus facile de la sorte. L’office divin, le travail et notre humeur se ressentiraient d’une triste condescendance et d’un petit calcul assurant à notre repos un supplément de vingt minutes chaque matin. Huit heures de sommeil, ce serait plus que ne concédait l’école de l’hygiène antique :

Sex horas dormisse sat est, pueroque senique ;
Da septem pigro : nulli concesseris octo.

 

Et alors même qu’il y aurait dans un lever ponctuel une part de fatigue et de mortification, abordons-la résolument. C’est avec ces vaillances de détail que nous arrivons à devenir plus forts moralement, plus maîtres de notre corps, plus souverains de nos passions. Aussi bien, les mortifications les plus assainissantes sont celles qui entrent dans le tissu ordinaire de notre vie et sont à peine aperçues.

 

Adolescentiores fratres juxta se non habeant lectos, sed permixti cum senioribus. Surgentes vero ad opus Dei, invicem se moderate cohortentur, propter somnolentorum excusationes Les plus jeunes frères n’auront pas leurs lits voisins les uns des autres mais intercalés entre ceux des anciens. En se levant pour l’office divin, ils s’exhorteront discrètement les uns les autres pour ôter tout prétexte aux dormeurs.
 

 

Ces quelques lignes veulent assurer la discipline du dortoir, et assurer de plus l’empressement modéré dont il vient d’être question. Au chapitre XLlll, saint Benoît fixera l’ordre selon lequel les moines se présentent .toutes les réunions conventuelles : les préséances sont déterminées par la date et l’heure de la conversion Ici, N. B. Père stipule une exception à cette règle, au cas où le hasard de l’entrée en religion grouperait ensemble un certain nombre de jeunes moines. Les enfants et les jeunes gens sont de puissants dormeurs. On conçoit facilement que ces adolescentores fraters , réunis au dortoir, ou ne se réveilleraient pas, ou seraient trop heureux d’acheter le droit de dormir par la complicité d’une indulgence mutuelle. Es auraient aussi plus d’une fois des tentations d’espièglerie. C’est pour obvier à ces divers périls que saint Benoît veut qu’on sème leurs lits parmi ceux des moines plus âgés. Le terme senioribus, parce qu’il est opposé à adolescentiores, et qu’il n’est pas, comme plus haut, accompagné du possessif suis, doit s’entendre ici des religieux d’un âge plus mûr, non des doyens ; ceux-ci, d’ailleurs, eussent été trop peu nombreux pour l’intercalation dont il est parlé. Si nous entendions le pro modo conversationis du début de ce chapitre d’une distribution des lits au dortoir conformément à l’âge, au tempérament et au sérieux de chacun, il faudrait admettre, avec quelques commentateurs, que saint Benoît répète deux fois la même recommandation.

 

Surgentes vero. Ce ne sont pas les seuls enfants qu’il s’agit d’exciter tous les moines sont invités à se rendre service mutuellement. Les dormeurs ont toujours de mauvaises raisons pour ne se lever pas : un cauchemar, une digestion pénible, une crampe, la migraine ; et puis on n’a pas bien entendu le signal : somnolentorum excusationes. Saint Benoît, dans l’intérêt de l’office divin et de l’observance commune, autorise à ruiner toutes les illusions par un encouragement discret, moderate ; il suffît de faire un peu de bruit, au besoin de secouer le lit. Pouvait-on dire quelques mots ? N. B. Père entend-il faire une exception à la loi rigoureuse du silence de nuit (chap. XLlI) ? Ce n’est pas invraisemblable. Nous ignorons, du reste, à quel moment prenait. fin ce temps de silence : peut-être précisément à l’heure du réveil et dès le début de la journée monastique. Saint Basile recommande de faire bon visage à l’excitateur, d’accueillir avec reconnaissance celui qui vient nous tirer de cet état humiliant du sommeil où l’âme perd conscience d’elle-même, et qui nous invite à aller glorifier Dieu [9].

 

Ajoutons une dernière remarque qui se rapporte à la matière générale du chapitre. Il en est qui, avant de s’endormir, se remémorent le travail intellectuel de la journée afin d’en fixer et d’en intégrer les résultats la pratique est bonne, à la condition d’être brève. Sainte Thérèse nous dit qu’elle n’a jamais pris son sommeil qu’en songeant au jardin des Oliviers, à la nuit terrible et à l’agonie du Seigneur : et voilà qui est beaucoup mieux. La dernière impression sur laquelle se termine notre journée a une importance extrême : elle influe sur notre sommeil et sur le lendemain. Il nous est possible de consacrer à Dieu ces instants mêmes qui échappent à la vie consciente. Notre dernière pensée est comme un germe confié au silence de la terre : Terra ultro fructificat ; tandis qu’elle s’évanouit, son influence bénie descend lentement en nous, elle imprègne notre âme et l’enveloppe toute.

 



[1]              Sauf la Regela cujusdam ad virgines, XlV

[2]              CI. Conc. Turonense II (53 ;), can. XlV. MANSI, t. IX, col. 795

[3]              Cf. S. GREG. M., DiaL,I. Il, c. XXXV

[4]              Reg. ad Monach., ni ; Reg. ad virg., Vll

[5]              Cf. UDALR., Consuet. Clun., I. Il, c. V, lX, X. - Constit. Hirsaug., I l , c. LXlX, LXX

[6]              Selon l’édition BUTLER : ut cultellos

[7]              Cf. MARTÈNE, De antiq. monach : rit., I. I, c. I.

[8]              La lanterne sourde du Prieur claustral ou des circateurs découvrait aisément ceux qui s’étaient attardés au lit ou qui continuaient leur somme à l’église. Cf. UDALR., Conauet. Clun., L Il, c. VIll. -BERNARD., Ordo Clun., P. I, c. IIl -Consol. lirsaug., LI ,c .XXVlll.

[9]              Reg. contr., LXXV, LXXVL


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L'ordre de Cluny
Écrit par Administrator   
12-11-2009
 

ROME, Mercredi 11 novembre 2009 (ZENIT.org) - Nous publions ci-dessous le texte intégral de la catéchèse prononcée mercredi 11 novembre par le pape Benoît XVI au cours de l'audience générale, dans la salle Paul VI, au Vatican.

Chers frères et sœurs,

Ce matin je voudrais vous parler d'un mouvement monastique qui eut une grande importance au cours des siècles du Moyen-âge, et dont j'ai déjà fait mention lors de précédentes catéchèses. Il s'agit de l'Ordre de Cluny, qui, au début du XIIe siècle, moment de sa plus grande expansion, comptait presque 1200 monastères : un nombre vraiment impressionnant ! A Cluny, il y a précisément 1100 ans, en 910, fut fondé un monastère placé sous la direction de l'abbé Bernon, à la suite de la donation de Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine. A cette époque, le monachisme occidental, qui avait fleuri quelques siècles auparavant avec saint Benoît, avait subi une profonde décadence pour différentes raisons : les conditions politiques et sociales instables dues aux invasions incessantes et aux massacres de peuples non intégrés dans le tissu européen, la pauvreté diffuse et surtout la dépendance des abbayes des seigneurs locaux, qui contrôlaient tout ce qui appartenait aux territoires de leur compétence. Dans ce contexte, Cluny représente l'âme d'un profond renouveau de la vie monastique, pour la reconduire à son inspiration d'origine.

A Cluny fut rétablie l'observance de la Règle de saint Benoît, avec quelques adaptations déjà introduites par d'autres réformateurs. On voulut surtout garantir le rôle central que doit occuper la liturgie dans la vie chrétienne. Les moines clunisiens se consacraient avec amour et un grand soin à la célébration des Heures liturgiques, aux chants des Psaumes, à des processions aussi pieuses que solennelles et, surtout, à la célébration de la messe. Ils promurent la musique sacrée ; ils voulurent que l'architecture et l'art puissent contribuer à la beauté et à la solennité des rites ; ils enrichirent le calendrier liturgique de célébrations spéciales comme, par exemple, début novembre, la Commémoration des fidèles défunts, que nous venons nous aussi de célébrer ; ils développèrent le culte de la Vierge Marie. Une grande importance fut accordée à la liturgie, car les moines de Cluny étaient convaincus que celle-ci était une participation à la liturgie du Ciel. Et les moines sentaient qu'il était de leur responsabilité d'intercéder auprès de l'autel de Dieu pour les vivants et pour les morts, étant donné que de très nombreux fidèles leur demandaient avec insistance de se souvenir d'eux dans la prière. Du reste, c'est précisément dans ce but que Guillaume le Pieux avait voulu la naissance de l'abbaye de Cluny. Dans l'antique document qui en atteste la fondation, nous lisons : « J'établis avec ce don qu'à Cluny soit construit un monastère de réguliers en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul et qu'en ce lieu se recueillent des moines qui vivent selon la Règle de saint Benoît [...] et qu'en ce lieu soit fréquenté un véritable asile de prière avec des vœux et des suppliques  ; que l'on recherche et que l'on souhaite intensément la vie céleste avec chaque désir et une ardeur profonde, et que de manière assidue des prières, des invocations et des supplications soient adressées au Seigneur ». Pour conserver et nourrir ce climat de prière, la règle clunisienne accentua l'importance du silence, les moines se soumettant volontiers à sa discipline, convaincus que la pureté des vertus, à laquelle ils aspiraient, demandait un recueillement profond et constant. On ne s'étonne pas que très vite une réputation de sainteté entourât le monastère de Cluny, et que de nombreuses autres communautés monastiques décidèrent de suivre ses habitudes. De nombreux princes et Papes demandèrent aux abbés de Cluny de diffuser leur réforme, si bien qu'en peu de temps s'étendit une trame serrée de monastères liés à Cluny, que ce soit par de véritables liens juridiques ou par une sorte d'affiliation charismatique. C'est ainsi que se dessinait une Europe de l'esprit dans les différentes régions de France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Hongrie.

Le succès de Cluny fut assuré avant tout par la haute spiritualité que l'on y cultivait, mais aussi par certaines autres conditions qui en favorisèrent le développement. A la différence de ce qui était advenu jusqu'alors, le monastère de Cluny et les communautés qui en dépendaient furent reconnues comme exemptes de la juridiction des évêques locaux, et soumises directement à celle du Pontife Romain. Cela signifiait un lien particulier avec le siège de Pierre et, précisément grâce à la protection et à l'encouragement des Papes, les idéaux de pureté e de fidélité, que la réforme clunisienne entendait poursuivre, purent se répandre rapidement. En outre, les abbés étaient élus sans aucune ingérence de la part des autorités civiles, à la différence de ce qui advenait dans d'autres lieux. Des personnes vraiment dignes se succédèrent à la tête de Cluny et des nombreuses communautés monastiques qui en dépendaient : l'abbé Odon de Cluny, dont j'ai parlé dans une catéchèse il y a deux mois, et d'autres grandes personnalités, comme Aymard, Mayeul, Odilon et surtout Hugues le Grand, qui accomplirent leur service pendant de longues périodes, en assurant une stabilité à la réforme entreprise et à sa diffusion. Non seulement Odon, mais aussi Mayeul, Odilon et Hugues sont vénérés comme saints.

La réforme clunisienne eut des effets positifs non seulement dans la purification et dans le réveil de la vie monastique, mais aussi dans la vie de l'Eglise universelle. En effet, l'aspiration à la perfection évangélique représentait un encouragement à combattre deux graves maux qui affligeaient l'Eglise de cette époque : la simonie, c'est-à-dire l'achat de charges pastorales contre une somme d'argent, et l'immoralité du clergé séculier. Les abbés de Cluny avec leur autorité spirituelle, les moines clunisiens qui devinrent évêques, certains même Papes, furent des acteurs de premier plan de cette importante action de renouveau spirituel. Et les fruits ne manquèrent pas : le célibat des prêtres fut de nouveau estimé et pratiqué, et dans l'attribution des charges ecclésiastiques furent adoptées des procédures plus transparentes.

Les monastères inspirés par la réforme clunisienne apportèrent également des bénéfices significatifs à la société. A une époque où les institutions ecclésiastiques s'occupaient des indigents, la charité fut prêchée avec zèle. Dans toutes les maisons, l'aumônier était tenu d'accueillir les voyageurs et les pèlerins dans le besoin, les prêtres et les religieux en voyage, et surtout les pauvres qui venaient demander de la nourriture et un toit pour quelques jours. Deux autres institutions ne furent pas moins importantes, typiques de la civilisation médiévale, promues par Cluny : ce que l'on appelle la « trêve de Dieu » et la « paix de Dieu ». A une époque fortement marquée par la violence et par l'esprit de vengeance, avec les « trêves de Dieu » étaient assurées de longues périodes sans actions belliqueuses, à l'occasion de fêtes religieuses déterminées et certains jours de la semaine. Avec la « paix de Dieu » on demandait, sous peine d'une condamnation canonique, de respecter les personnes sans défense et les lieux sacrés.

Dans la conscience des peuples de l'Europe grandissait ainsi ce processus de longue gestation, qui allait conduire à la reconnaissance, de manière toujours plus claire, de deux éléments fondamentaux pour la construction de la société : la valeur de la personne humaine et le bien primaire de la paix. En outre, comme ce fut le cas pour d'autres fondations monastiques, les monastères clunisiens disposaient de vastes propriétés qui, exploitées avec diligence, contribuèrent au développement de l'économie. A côté du travail manuel, ne manquèrent pas certaines activités culturelles typiques du monachisme médiéval comme les écoles pour les enfants, la constitution de bibliothèques, les scriptoria pour la transcription des livres.

De cette manière, il y a mille ans, alors que la formation de l'identité européenne était en plein développement, l'expérience clunisienne, diffusée dans de vastes régions du continent européen, a apporté sa contribution importante et précieuse. Elle a rappelé le primat des biens de l'esprit ; elle a tenu en éveil la tension vers les choses de Dieu ; elle a inspiré et favorisé des initiatives et des institutions pour la promotion des valeurs humaines ; elle a éduqué à un esprit de paix. Chers frères et sœurs, prions pour que tous ceux qui ont à cœur un authentique humanisme et l'avenir de l'Europe sachent redécouvrir, apprécier et défendre le riche patrimoine culturel et religieux de ces siècles.

A l'issue de l'audience générale, le pape a résumé sa catéchèse en plusieurs langues et salué les pèlerins. Voici ce qu'il a dit en français :

Chers frères et sœurs,

Au début du douzième siècle, l'Ordre de Cluny, en revitalisant la Règle de saint Benoît, a contribué à un profond renouvellement de la vie monastique, garantissant le rôle central que la Liturgie occupe dans la vie chrétienne et accentuant l'importance du silence pour protéger et alimenter le climat de prière. De nombreux monastères se lièrent à Cluny, esquissant ainsi une Europe de l'esprit. Le succès de cet Ordre est dû à sa haute spiritualité, mais aussi à l'encouragement des Papes aux idéaux qu'il poursuivait pour la purification et le réveil de la vie monastique. Cette réforme apporta de grands bienfaits pour le renouveau de la vie sacerdotale dans l'Eglise. Elle permit encore un développement des œuvres de charité et, dans un monde fortement marqué par la violence, elle institua « la trêve de Dieu » et « la paix de Dieu ». Dans la conscience des peuples de l'Europe, la réforme de Cluny permit une reconnaissance plus claire de la valeur de la personne humaine et du bienfait de la paix. Les monastères clunisiens contribuèrent aussi au développement de l'économie et de la culture. Que tous ceux qui ont à cœur un authentique humanisme et l'avenir de l'Europe, sache redécouvrir, apprécier et défendre le riche patrimoine culturel et religieux de cette grande époque !

Je suis heureux d'accueillir ce matin les pèlerins francophones. Que la recherche de la contemplation du mystère de Dieu qui anima les moines de Cluny soit aussi pour vous aujourd'hui un stimulant sur votre chemin vers Dieu et vers vos frères. Que Dieu vous bénisse !

© Copyright du texte original plurilingue : Librairie Editrice du Vatican

Traduction : Zenit

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Charte de la Fondation du Monastère Saint Pierre de Solesmes
Écrit par Administrator   
07-11-2009
Dernière mise à jour : ( 07-11-2009 )
 

Charte de la Fondation du Monastère Saint Pierre de Solesmes

 "Tandis que nous sommes dans cette vie, et que, possédant encore un corps, nous avons le moyen de faire des bonnes oeuvres, il est nécessaire que nous nous privions pour Dieu d'une partie de nos biens, afin qu'avec joir nous la recevionsà nouveau de sa main, dans la vie future.

C'est pourquoi, au nom de Dieu, moi, Geoffroy de Sablé, pour la rédemption de mon âme et de celle de tous mes parents, de ceux qui m'ont précédé et de ceux qui me suivront, je donne à Dieu, au monastère de Saint Pierre de La Couture et aux moines qui y servent le Seigneur, l'église de Solesmes proche du château de Sablé, située sur le bord de la vallée de la Sarthe, avec toutes ses dépendances, terres en cultures et terres en friches, prés, vignes et moulins. Je donne aussi deux autres hameaux qui appartiennent à cette localité, dont l'un s'appelle Chantemêle et l'autre Rocheteau.

 Je donne également le village de Villiers, avec toutes ses dépendances, que j'aireçu de Monseigneur Hugues, comte du Mans, sous certaines conditions de service militaire et financier.

De plus, j'octroie une partie du hameau de Bouessay, avec les droits de justice et les autres taxes coutumières ; il s'agit de la part qu'a possédée Primauld, cette homme pieux qui a abandonné le siècle et s'est consacré à Die. Je donne tous les droits de de sépulture du château de Sablé. En outre, et pour l'amour de Dieu, je fais remise de la taxe pour la garde du château. Je donne aussi le domaine de Bernières qui est situé au-delà de la rivière de Mayenne.

Tout ce qui est ci-dessus énuméré, je le donne et l'abandonne comme un fief ainsi que moi-même je l'ai possédé. Et pour toutes ces terres, et tous ces villages, je me prive de toutes les taxes coutumières ; je veux dire: des droits de justice, de ceux de pâture en forêt, de ceux de chasse, de ceux de réglementation, et de ceux d'imposer des corvées. Afin que dorénavant ne puissnt plus résider sur cette terre ni mes officiers de justice, ni mes gardes forestiers, ni mes valets de chiens, ni même mes chiens.

Or, le jour de la dédicace de cette église Saint Pierre de Solesmes, moi, Geoffroy de Sablé, j'ai présenté, pour la faire confirmer, la présente charte à Hugues, comte du Mans, qui, à ma demande, s'était rendu à la consécration de cette église. Donnant volontiers son assentiment à ma requête, il l'a confirmée de son autorité en y traçant un signe de croix. Avesgaud, évêque du Mans, et Hubert, évêque d'Angers, étaient présents.L'un et l'autre, sur ma demande, ont ratifié et confirmé la présente charte de leur autorité et de leur pouvoir épiscopal.

De plus, moi-même, Geoffroy de Sablé, qui suis l'auteur de cette donation, mon épouse Adèle et notre fils Dreux, avons confirmé le présent acte.

 Et si quelqu'un parmi nos héritiers, qu'il soit de notre famille ou qu'il lui soit étranger, mû par un conseil diabolique, voulait diminuer, ou enfreindre tout à fait, cette charte de notre donation établie légitimement, par l'autorité de Dieu, Père Tout Puissant, et du Fils et du Saint-Esprit, par celle de Sainte Marie, Mère du Seigneur, par celle de Saint Michel Archange et de tous les habitants des cieux, par celle des prêtres, des diacres et des sous-diacres, et de tous les hommes de la religion chrétienne, qu'il soit excommunié, anathématisé, maudit et que pour toujours il soit enfermé au barathre infernal, à moins qu'il ne vienne à faire satisfaction et qu'il ne répare ce qu'il aurait osé faire de mal. Amen."

 Signatures du vicomte Raoul - d'Eudes, son frère - de Patrice - du voyer Hugues - de Guillaume Trébil - d'Aimery - de Renaud le Jeune - du comte Hugues - de Geoffroy de Sablé - d'Adèle, épouse de Geoffroy - de Dreux, leur fils - de Renaud Grasseau - d'Avesgaud, évêque du Mans - d'Hubert, évêque d'Angers - d'Angibaud, abbé - de Robert le Grammairien - de Guérin qui a rédigé et écrit les présentes - de Garnier, moine - de Raimbert, moine.

(D'après un vidimus de 1408, Archives de l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes, éd. Cartulaire des abbayes Saint-Pierre de La Couture et de Saint-Pierre de Solesmes, Le Mans, Edmond Monnoyer, 1881, p.10-12)

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